LES TÉNÈBRES ONT

UN COEUR DE LUMIÈRE

 

Je l’ai su quand j’ai vu l’enfant dans la tempête. J’ai entraperçu l’azur de sa magie étrange et intense, mon univers s’est métamorphosé. Moi qui me sentais si seul, si désespéré, j’ai découvert soudain pourquoi j’étais venu au monde : pour protéger celui qu’on m’a donné pour frère. Un frère pas tout à fait humain, pas tout à fait possible. Le protéger des autres et de lui-même : des décisions qu’il voudrait prendre afin de résoudre sa maudite Énigme. Car ce petit est doué pour se mettre – nous mettre – en péril ! Mais j’ai la faiblesse de croire que je suis plus têtu que lui.

QUATRIÈME

 

Car le sang se nourrit du sang,
Pourtant le sang ne meurt jamais,
Et quand nous vous serons absents,
Je reviendrai, je le promets.

Je suis née de la rencontre de deux familles qui n’avaient, au départ, pas grand-chose en commun, hormis l’amour des arts, de la musique et des livres. C’est ainsi que, très jeune, on se retrouve à piocher dans toutes ces étagères riches d’histoires et de mots – mes premiers ingrédients. Comme tout apprenti, j’ai testé diverses recettes, inventé mes propres mélanges, et j’ai produit quelques résultats pas toujours heureux : contes, poèmes et chansonnettes, puis ébauche d’un roman dont l’intrigue se déroulait au XIe siècle.

 

J’avais alors l’esprit plus boulimique que productif. Je le nourrissais de lectures très variées, avec consommation intensive de mythes et légendes, d’images héroïques et magiques, sans oublier la découverte de la fantasy avec Tolkien puis tous les autres.

J’étais un chaudron qui bouillonnait et fermentait. Puis, en juillet 1987, en a jailli un rêve – ou une vision. C’était brumeux, indistinct mais déjà fascinant. Je me suis laissé happer. Et à compter de cet instant, j’ai vécu dans ce monde-là en même temps que dans le vôtre.

Cela s’est passé étrangement. Comme si j’étais tombée dans une rivière sans comprendre d’où elle venait ni où elle se rendait. J’ai d’abord observé ce qui s’offrait à mes perceptions, puis exploré les alentours – tantôt vers l’aval, tantôt vers l’amont.

Je notais tout, à la main, dans de grands blocs à petits carreaux. Il m’est devenu difficile de me concentrer sur la fin de mes études ou même, sitôt mon diplôme obtenu, sur une carrière professionnelle. Je partais sans cesse là-bas. Il suffisait d’un rien pour que mon esprit s’échappe : lorsque le ciel se parait d’un bleu particulier, lorsque les nuages s’ourlaient d’or en fusion, lorsque le vent m’apportait des parfums de chevauchées vertes, lorsque les arbres les plus vieux me racontaient l’époque où ils étaient sauvages…

Tout prenait un autre sens, depuis que je vagabondais d’un monde à l’autre.

J’ai abandonné les carnets pour un logiciel de traitement de textes. Je m’y retrouvais mieux. Il était plus aisé, aussi, de rassembler les bribes éparses que je ramenais de mes explorations.

J’avais l’impression d’être une archéologue et une historienne. Je trouvais des fragments, je reconstituais, je tentais de combler les blancs. Sur une feuille format raisin, j’ai cartographié cet autre monde. Dans un cahier, j’ai noté des règles de grammaire et des listes de vocabulaire : ce que je comprenais du Prilecte.

Certains diront que j’ai bâti cet univers. J’ai plutôt le sentiment d’en avoir trouvé les clefs, et de jouir de la liberté de m’y rendre à ma guise. C’est presque effrayant, d’ailleurs, de s’y promener seule. J’aimerais le partager. Après tout, je ne me suis attachée qu’à quelques-uns des personnages qui l’habitent. Qu’à une époque en particulier. Et je n’aurai jamais assez de ma vie pour tout explorer et tout raconter.

Un déclic majeur s’est produit lorsque j’ai lu un article de vulgarisation scientifique exposant les deux fins possibles de l’univers : expansion ou contraction. Une petite voix en moi s’est alors exclamée : et si les deux tendances coexistaient ? Si la convergence et la divergence représentaient les extrémités d’un axe, et que l’univers ne tenait que grâce à l’équilibre de ces forces contradictoires ?

D’autres axes me sont apparus évidents. Celui qui va de la faiblesse à la démesure, et qui permet de quantifier l’intensité des énergies. Celui qui oppose la Permanence (la Loi) au Changement (le Chaos).

J’avais lu Moorcock, encore très frais dans mon esprit.

Un axe me dérangeait, cependant : celui du Bien et du Mal. Je n’ai jamais réussi à y adhérer. Pour moi, le Bien et le Mal sont partout, et relatifs, car très dépendants du point de vue de celui qui observe et rapporte.

Une cosmogonie s’est imposée. L’histoire d’un conflit entre les âmes et les dieux. Vous pourrez la lire dans l’epub gratuit contenant les annexes du roman. Elle fonde les croyances et l’organisation sociale de « mon » monde.

Il ressemble au vôtre autant qu’il en diffère : une ambiance médiévale plus proche des Âges Sombres et de la fin de l’Antiquité que de la Renaissance, avec tout ce que cela implique de dureté mais aussi de capacité à l’émerveillement. La magie y est présente, et acceptée tant qu’elle demeure entre les mains du clergé si elle est puissante, ou à usage professionnel et domestique si elle est minime. On croise des suzerains et leurs féaux, des magistrats, des assemblées de notables, des conseils de guildes, des milices urbaines et des armées vouées à lutter autant contre les brigands que contre les rebelles ou les voisins gênants. Les complots s’ourdissent. On ment, on triche, on manipule et l’on trahit, on cherche à se venger, on aime autant que l’on exècre. L’Éradication, achevée lorsque commence le roman, peut évoquer la Croisade contre Vaudois et Albigeois, même si les convictions des mages bleus, servants de l’Équilibre, ne sont pas celles des Cathares.

Outre les humains, qui ont, pour la plupart, tout oublié de leur origine, ce monde est peuplé de créatures plus anciennes (les rives et les marnes), désormais asservies et massacrées en raison des pouvoirs contenus dans leur sang, ou retranchées dans les territoires sauvages protégés par les fées. Mais les fées aussi ont leur point faible : elles fuient devant les démons – des âmes abîmées que certains prêtres incarnent de force dans des corps pas toujours volontaires. Enfin, on sait que les dragons, nés d’un improbable croisement entre une rive et un marne, ont arpenté les terres connues, mais ils en sont partis, même si la rumeur affirme que certains se mêlent encore aux hommes dont ils copient l’apparence.

C’était brumeux, indistinct mais déjà fascinant. Je me suis laissé happer. Et à compter de cet instant, j’ai vécu dans ce monde-là en même temps que dans le vôtre.

Certains diront que j’ai bâti cet univers. J’ai plutôt le sentiment d’en avoir trouvé les clefs, et de jouir de la liberté de m’y rendre à ma guise. C’est presque effrayant, d’ailleurs, de s’y promener seule. J’aimerais le partager.

C’est dans ce contexte que le roman va suivre l’histoire de deux frères.

D’abord l’aîné, Cerdric, non désiré par sa mère, et dont le père ignore qu’il l’a engendré. Réfractaire à la magie qui pourtant le fascine, il cherche un sens à sa vie, et surtout de l’amour, dont il est affamé.

Puis Ceredawn, l’enfant né d’une autre femme, conçu comme un outil au service d’une cause : résoudre l’Énigme de Namuh et relever l’Équilibre abattu par l’alliance temporaire de la Loi et du Chaos. Pour lui, l’enjeu est de taille : où réside la liberté quand son destin a été planifié par d’autres ? Et comment accomplir sa mission quand tout, jusqu’à son aspect physique et sa propre magie, contribue à le mettre en danger ?

Il faudra plusieurs tomes pour relater l’ensemble de leur histoire. Mais chacun contient une époque bien précise, et s’achève sur un changement de situation marquant une évolution, une progression dans la compréhension de l’Énigme et dans la quête qui lui est liée.

 

Source des Tempêtes raconte ce qui a permis leur rencontre, ce qui en a découlé, et inclut leur premier voyage, à la fois riche de périls et d’espérance, tandis qu’apparaît une ombre drapée de secrets, déterminée à se servir de Ceredawn pour ses propres desseins.

Je sais déjà que je relirai ce livre. Dans cinq ans, dans dix ans, dans quinze ans... il suffira de quelques lignes et aussitôt je reprendrai pied dans le monde de l'Énigme, cet univers si lumineux et si sombre, qui palpite au travers de l'entrelacs des mots. Et je retrouverai avec la même émotion les personnages de cette histoire. À nouveau je partagerai, le cœur serré, l'attente éternelle de Cerdric Asulen, sa fascination pour la lune sorcière, je parcourrai avec lui le chemin jusqu'à la Source aux Cerfs, je me perdrai parmi les enchantements de la forêt... Le terme de magie est très — trop — utilisé, souvent galvaudé de nos jours, mais ici il retrouve sa force première. Il y a quelque chose d'unique et d'universel dans ce livre, quelque chose qui, pour moi, est l'essence même de la fantasy.

Estelle Faye

Ceredawn le demi rive

Il se tenait bien droit, à présent, mais toujours au-dessus du sol. Ses bras s’étaient ouverts comme pour m’accueillir. La bulle dilatée m’offrait sa protection d’azur, j’en étais tout enveloppé. Il m’avait inclus dans son monde, dans sa paix, sa chaleur. Pour la première fois, j’éprouvais la sensation d’être accepté sans réticence. J’eus envie de le remercier… mais l’émotion brisa ma voix.

« J’ai rêvé de ma mort, Cerdric. Cette fois-ci, j’étais Urbanel Hermélic, et quatre buffles blancs écartelaient mon corps. Puis on leur a jeté mes restes palpitants. Leurs sabots m’ont piétiné jusqu’à me réduire en bouillie. »

Je frémis. Quel enfant parlait de la sorte ? Une bouche innocente, une voix claire… et de telles horreurs débitées !

« Ils me hantent. Je m’endors et je meurs, sans rien connaître de leurs vies. Alors naît la tempête et je ne sais rien contrôler. Si je restais à la maison, maman n’aurait plus une seule assiette intacte. »

[...]

 

[...]

Stupéfait, je levai les yeux et

vis l’enfant qui m’observait.

EXTRAITS

[...]

Ils allaient nus malgré le froid, un lien de chanvre autour du cou. Des chaînes de fer aux poignets, leurs chevilles entravées de même. Attachés les uns aux autres. Forcés d’aller d’un même pas ou de tituber de concert. Pour les contraindre à avancer, des fouets claquaient au-dessus de leurs têtes ; parfois, ils leur cinglaient la chair.

J’étais partagé entre horreur et fascination, incapable de détourner le regard. Je notai tout : les meurtrissures, les brûlures de frottement, les bleus d’ecchymoses, la couche de crasse… et l’éclat d’une beauté qui demeurait inaltérable ; qui éveillait en moi des appétits honteux.

C’était la première fois que je croisais des rives. Toutes les rumeurs se trouvaient confirmées. Accablés de fatigue, visiblement déchus, ils conservaient un mélange de grâce et d’arrogance. Ils ne tremblaient ni ne geignaient, même sous la morsure du fouet.

L’ hiver ne les troublait pas davantage. Pourtant leur peau, aussi brillante que la lune Mabaël, n’offrait d’autre pilosité que la ligne arquée des sourcils, l’ombre des cils et la clarté des chevelures. Des mèches épaisses mais trop courtes : taillées par le couteau des sang-tireurs, pour souligner l’abaissement représenté par l’esclavage.

[...]

[...]

Nombreux, qui guignaient la revanche, s’ébattirent dans l’eau rouge, pour acquérir la force et les talents guerriers. Des flammes plus intenses, des écailles plus dures, des pointes acérées sur le fouet de leur queue. Sous ces pointes apparurent des glandes à venin, qui crachaient leur poison au plus léger contact. Ainsi armés, ces dragons retrouvèrent le sentiment perdu de la sécurité. Désormais redoutables créatures, ils ne se connaissaient plus aucun ennemi. Ils volèrent par-dessus les flots, dévastèrent les terres de ceux qui les avaient trahis, blessés, endeuillés et bannis. Mais il faut payer le prix pour tout bénéfice reçu. L’ eau rouge les avait privés du pouvoir de métamorphose. Prisonniers des écailles, ils devinrent incapables d’affronter le froid, de se rendre au-delà du Mulâtre et des Hautes Aires. Pire encore : leurs œufs donnèrent naissance à des enfants très querelleurs. Dès leur coquille brisée, ces jeunes s’affrontaient en d’atroces combats, qui toujours se soldaient par la victoire du plus féroce. Et pour chaque couvée, un seul enfant gagnait le droit de grandir. Un enfant fratricide et violent, qui répandait la mort à la moindre contrariété et souvent finissait par se tuer lui-même… Ainsi périt leur clan.

D’autres dragons se tournèrent vers la tourbe noire. Sitôt qu’ils eurent bu, le drac naquit en eux et la magie enfla, se déversa dans leurs veines. Friands de connaissance et d’arts mystiques, conscients de leur sagesse supérieure, ces dragons-là bâtirent des bibliothèques, des salles de recueillement, ils développèrent leurs dons et leur érudition en allant arpenter, sous d’anodines apparences, les territoires desquels ils s’étaient exilés. Leur longévité se révéla exceptionnelle, poisons et maladies ne pouvaient rien contre eux. Cependant nul ne les envia, car la stérilité avait frappé leurs rangs – même si leur magie découvrit la parade, mais à un prix que la plupart répugnèrent à verser.

[...]

Source des tempêtes - fantasy

Disponible en mars 2016

chez les Moutons électriques et en librairie.

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